Bref échange autour des «récits de voyage» en bande dessinée avec Michel Giguère

En amont de l’édition du vendredi 18 septembre de La vie en BD et de l’édition du 23 septembre 2020 des Rendez-vous de la BD (à la Maison de la littérature), quelques petits extraits d’une discussion sur le thème des « carnets de voyage » en bande dessinée avec le médiateur et spécialiste de BD Michel Giguère.

Qu’est-ce qui distingue le reportage et le témoignage du carnet de voyage?

«Au-delà du ton, ce qui distingue le reportage et le témoignage du carnet de voyage, c’est l’intention. Guy Delisle ou Nicolas Wild – avec son Kaboul disco – vont en Asie et tienne une manière de journal de voyage en BD, ils y racontent une série d’anecdotes qui vont traduire leur dépaysement, leur étonnement, leur trouble, mais sans prétention journalistique ou documentariste. »

Et il y a aussi l’idée du carnet comme tel…

« Bien oui! Certains dessinateurs pratiquent l’art du carnet. Ils se baladent avec un carnet dans leurs poches et le sorte dès qu’une vue, ils les croquent sur le vif. On est ici dans le pur plaisir du dessin. L’art du croquis est question de regard et de spontanéité. Quelques rares dessinateurs publient leurs carnets et, somme toutes l’intérêt de ce type de livre est dans la nature même du croquis : le regard, et la spontanéité. Cela dit, lors du Rendez-vous de la BD du 23 septembre, on va s’attarder non pas sur les recueils de croquis, mais plutôt sur les bande dessinées qui sont réalisées en aval du voyage, une fois que l’auteur est de retour chez lui ou dans son atelier. C’est là qu’il replonge dans ses croquis – et, c’est important, ses notes écrites! Il va les déployer en cases, par planche, en récit. Il va en nourrir sa BD et, bien souvent, intégrer carrément des croquis dans le corps de son album. »

Il y a des noms incontournables, pour le genre – Edmond Baudoin ou Guy Delisle, par exemple. D’autres noms qui se sont imposés, peut-être de façon inattendue?

« Oui, en effet, il y a un autre bédéiste qui a surgi sur le podium de manière inattendue, et c’est Golo! On lui doit non seulement un album inoubliable sur son séjour autour de Louxor, en Égypte – dans Chroniques de la nécropole, mais en plus il apparaît dans les bande dessinées des autres, puisqu’il les accueille tantôt au Caïre, tantôt en Chine. »

Comment as-tu structuré ta rencontre du 23 septembre 19h?

« On va commencer par de petits voyages. Par exemple, Louis Rémillard, qui raconte un voyage de canot-camping, ou encore un Français qui traverse la France sur le pouce, un Belge qui traverse la Belgique à vélo. Et ensuite, la dose de dépaysement et d’exotisme va s’accroître – progressivement, on va s’éloigner, et aller aux quatres coins du globe, sur tous les continents – y compris l’Antarctique! ».

Pour plus d’informations sur l’activité du 23 septembre.
Illustration d’en-tête de Jean-Sébastien Bérubé / Éditions Futuropolis

En route vers le #12aout édition 2020, des idées à saveur BD pour lecteur ou lectrice en quête d’inspiration

Si je ne m’étais pas procuré de bande dessinée pendant la dernière année, quels albums est-ce que j’achèterais le 12 août prochain (ou avant, ou après – parce qu’après tout, toutes les dates sont bonnes pour acheter des BD d’ici)?

Question épineuse, il va sans dire. Si ce n’est parce qu’il s’est publié pas mal de bonnes bandes dessinées au Québec au fil des derniers mois.

Alors on se donne des critères…

Cinq choix tirés de bande dessinée que j’ai lues (alors, pas de La Bombe de Denis Rodier, Laurent-Frédéric Bollé et Alcante, par exemple – album qui m’a été chaleureusement par plein de monde, mais que je n’ai pas encore lu) (tiens, une idée d’achat pour moi!). Des albums issus d’auteurs ou autrices québécois (quoique j’aurais envie de vous recommander par la bande L’affaire des hommes disparus de Kris Bertin et Alexander Forbes, un album qui nous est arrivé de la Nouvelle-Écosse vers une traduction française aux Éditions Pow Pow – et qui est très bon). Et, dernier critère : des albums publiés entre août 2019 et août 2020.

Donc, qu’est-ce qu’on choisit?

(1) Jours d’attente, de Thomas Desaulniers-Brousseau et Simon Leclerc, pour ceux et celles qui ont envie d’une bande dessinée de genre réussie, aux riches dessins porteurs d’une forte ambiance, aux récit entre huis-clos intimiste et trame de fond fantastique.

(2) Zaroff, de François Miville-Deschênes et Sylvain Runberg, pour ceux et celles à la recherche d’une bande dessinée d’action d’exception, un récit rondement mené, rythmé, appuyé par des dessins magnifiques et détaillés.

(3) Le projet Shiatsung, de Brigitte Archambault, pour ceux et celles à la recherche d’un récit qui provoque, qui fait réagir, qui fait réfléchir, un récit d’anticipation qui extrapole un futur trouble où l’humain est isolé et élevé par l’écran.

(4) Rédemption, de Leif Tande, pour ceux et celles qui souhaitent attaquer une trilogie qui nous amène dans un récit entre western et mythe quasi-biblique, une relecture inspirée de mythes portés par l’Apocalypse de Saint-Jean et la Divine comédie de Dante, aux couleurs sombres et aux aplats saturées.

(5) Traverser l’autoroute, de Sophie Bienvenu et Julie Rocheleau, pour ceux et celles qui sont plutôt à la recherche d’un récit père-fils, d’une quête de soi et de l’autre, d’un moment à la fois anecdotique et transformateur, porté par des dialogues qui sonnent vrai et par les toujours superbes visuels de Rocheleau.

Et des mentions honorables, parce qu’il le faut bien!

Car si j’avais écrit cette liste à un autre moment, il y a assurément d’autres albums qui auraient pu se retrouver dans cette (brève) liste– que ce soit la réflexion profondément humaine sur la solitude et la reconstruction de soi que constitue Paul à la maison de Michel Rabagliati, le regard sur la relation père-famille et la transmission d’une passion du superbe Contacts de Mélanie Leclerc, le sympathique délire presque muet qu’est Le mouchequetaire d’Antonin Buisson, ou encore – côté jeunesse – le nouvel opus d’Aventurosaure, de Julien Paré-Sorel (tome 2 – L’héritage de Cory) ou le premier tome de la série Mort et déterré (Un cadavre en cavale) de Jocelyn Boisvert et Pascal Blanchet.

Voilà. Finalement, j’aurais dû dire « 10 titres »…

Bonne lecture!

Éloge de la couleur: rencontre croisée entre deux coloristes québécois

[ Texte originalement publié dans le magazine Sentinelle, volume 2 (septembre 2015). ]

Hors des studios « à l’américaine », ils sont une poignée, au Québec, à pratiquer le métier de coloriste. Parmi ceux-là, François Lapierre et André « Gag » Gagnon, qui exercent à charge pleine ou partielle ce « métier de l’ombre » de la bande dessinée auprès d’éditeurs européens ou québécois. Voici, ici, le résultat d’une rencontre avec l’un et l’autre, un « dialogue croisé » autour de la couleur et du métier.

Controverse

Mais, avant toute chose, un point à adresser : en effet, il est difficile de parler du métier de coloriste sans parler de la controverse autour de son statut. Le coloriste est-il auteur de l’album? Ou exécutant?

On le sait, la bande dessinée est bien souvent un travail d’équipe, plusieurs artistes et créateurs sont appelés à intervenir sur l’album. Le scénariste crée l’histoire, le dessinateur l’illustre puis le coloriste en parachève la création en y apportant la couleur. Une fois la BD lancée, les deux premiers en sont reconnus comme les auteurs. Le statut du troisième dépend, lui, du bon vouloir des premiers.

La situation est, par ailleurs, sporadiquement dénoncée dans le milieu de la bande dessinée. En 2009, l’Association des coloristes de bande dessinée a été créée, soulignant cette situation difficile qui, selon eux, met le coloriste en situation de « mendicité » face à ses collègues. « La collaboration entre dessinateur et scénariste doit se faire sans qu’aucun soupçon de subordination ne soit présent, alors que, trop souvent encore, la collaboration d’un coloriste et d’un auteur s’envisage comme une collaboration « forcée » où le coloriste sera la « petite main » de l’auteur de l’œuvre », décriait l’Association à son lancement.

Depuis, la situation n’a guère changée. Certains, plus chanceux, réussissent à revendiquer ce statut de créateur. D’autres doivent se contenter du statut de collaborateur.

« En effet, pour le moment, la question du statut est à la discrétion des auteurs de l’album – dessinateur et scénariste », confirme François Lapierre. Lui se considère chanceux : Régis Loisel et Jean-Louis Tripp lui ont offert, d’office, ce statut pour son travail sur Magasin général. Et Loisel a poursuivi en ce sens pour leurs collaborations sur La Quête de l’oiseau du temps et Le Grand mort. Une visibilité et une reconnaissance qui, par la suite, lui a permis de revendiquer cette position lorsqu’est venu le temps de travailler sur Le Troisième testament – Julius, aux côtés d’Alex Alice, Xavier Dorison et Robin Recht.

Capacité à s’adapter

Coloriste, c’est un métier qui demande de la créativité, certes, mais aussi une vive capacité d’adaptation. Face au travail et aux visées du dessinateur, « le coloriste doit s’adapter », assure François Lapierre, « il faut effectuer notre travail dans le sens du scénario, interpréter le propos du dessinateur » dans une logique de « cohérence » pour l’album. « Après tout, la mise en scène est là! Mon travail, c’est d’être à la hauteur du dessin, et au mieux, de le rendre plus intéressant », poursuit-il.

« En fait, au départ, ce qui oriente le travail, c’est de savoir ce qui a été effectué avant. Est-ce que je reprends le travail de quelqu’un? Est-ce que je m’insère dans un mouvement, ou est-ce que c’est moi qui l’amorce? Dans certains cas, il faut un peu se glisser dans la peau de quelqu’un d’autre, anticiper sa manière de penser… Et peu importe la situation, ça reste un travail de collaboration avec les auteurs », explique André Gagnon.

Il est venu – comme son collègue François Lapierre – un brin par hasard vers ce métier. C’est un mandat pour la restauration de Victor et Rivière d’André-Philippe Côté qui aura servi d’amorce. Il a ensuite travaillé, comme collaborateur, sur différentes séries, aux côtés, entre autres, de Tristan Demers, Jean-Philippe Morin, Sampar ou Jacques Lamontagne.

Ainsi, au fil des mandats, le degré de liberté qui lui est laissé varie. « Dans certains albums, l’univers graphique était déjà bien établi, avec des paramètres à suivre : je ne pouvais y mettre beaucoup d’implication personnelle. Pour d’autres projets, comme la série des Docteur Smog d’André-Philippe Côté, j’avais plus d’engagement, et j’apportais au récit à travers le développement des décors. »

Périodes de travail

Le travail vient par vague, par bloc de planches, périodes où coloriste reste scotché 10h, 12h, 15h par jour à son travail. « La clé, c’est l’organisation. Savoir si ce sera un travail en rush ou non, et préparer son horaire en fonction de ça », note André « Gag » Gagnon.

La résultante, pour une bonne journée de travail, est variable. Une planche. Parfois deux. Trois, à l’occasion… « C’est toujours relatif : ça dépend du dessin. Par exemple, dans Julius, il est très complexe. Je réussis donc à faire une planche, ou une planche et demie par jour… et les aplats sont déjà faits! Par comparaison, je peux arriver à faire deux ou trois planches de Magasin général en 8h ou 9h », indique François Lapierre.

Le nombre de cases est aussi à considérer, lorsqu’on évalue l’ampleur du travail à venir : plus il y a de cases, plus le travail risque d’être long à réaliser. Reste aussi à voir si, justement, les aplats sont déjà faits, ou s’il faut s’activer à « nettoyer » les planches, enlever les marques, « polir » les planches en noir et blanc avant de leur apporter la couleur. « Et plus il y a de gens qui interviennent sur l’approbation de l’épreuve, plus ça peut être long », rappelle « Gag », « mais, la plupart du temps, c’est le dessinateur responsable de la série qui donne le OK quant au choix de la couleur. »

Travail d’ambiance

D’ailleurs, c’est en comparant la résultante, du noir et blanc à la couleur, qu’on se rend compte à quel point celle-ci peut devenir essentielle à la compréhension et l’appréciation de l’ouvrage. Question d’ambiance, d’esprit du récit, dans bien des cas.

Chaque univers a ses codes, ses réalités. « Par exemple, dans les vieux Lucky Luke, lorsque Joe Dalton est en colère, l’arrière-plan est rouge tomate… La couleur donne des éléments d’information au lecteur quant à l’état d’esprit des personnages », observe François Lapierre. « Ainsi, souvent la couleur va exprimer un état qui doit ressortir, trancher. Elle viendra aussi renforcer le rythme de l’album », poursuit André Gagnon.

Dans certains cas, il s’agit de gérer le niveau de complexité de la page. « Plus on met de détails, plus il y a de risque qu’avec la couleur, ça en vienne à ressembler à une pizza. Il faut s’assurer que l’album soit lisible, dès le départ, que le lecteur n’ait pas à se creuser la tête », explique M. Lapierre. « En ce sens, la couleur vient apporter une certaine unité à la page », complète André Gagnon. Amener la cohérence dans les planches, donc, autant que la variété dans l’album… « Si on fait un album où le ciel est toujours bleu, le lecteur n’a pas l’impression de voyager. On peut passer ainsi vers des teintes plus jaunes, créer des ambiances différentes, des ruptures dans le récit. C’est plus agréable pour le lecteur : il n’a pas l’impression de rester toujours sur la même planche! », lance M. Lapierre.

Tout cela avec un côté de type « dérapage contrôlé » selon ce dernier : c’est qu’un choix fait pour l’esthétisme, au fil d’une page, peut causer quelques maux de tête un peu plus loin. « Si en fonction de la dynamique d’une page, je mets un personnage féminin en robe jaune, par exemple, peut-être qu’un peu plus loin, il faudra que je trouve une manière de composer avec ce personnage alors que l’ambiance même de la page sera jaune… Dans ces cas, il faut « tricher » un peu, adapter la tonalité… »

Pour lui, le principal défi, en couleur, c’est le mouvement de l’eau ou des nuages. La difficulté dans ces éléments se trouve, pour lui, dans le côté « organique » qui doit en ressortir : la texture, la légèreté des nuages, ou encore le « rythme » de l’eau, permettant au lecteur de percevoir l’horizontalité du mouvement qui se cache derrière sa surface. « Évidemment, comme dans n’importe quelle situation, il peut y avoir quinze façons différentes d’aborder le truc : il s’agit d’assumer le fait qu’on en a choisi une! », remarque François Lapierre. Mais, encore là, la clé reste d’être au service de l’album : « La narration doit l’emporter sur la volonté de faire joli. »

Un travail à la fois complexe et stimulant, qui vient cultiver et enrichir ce goût de la couleur et de son exploration déjà bien présent chez ces artisans.

« Au début de Safarir, tout était en noir et blanc », se souvient André Gagnon. « Je me suis battu pour la couleur. Pour moi, il fallait que les BD soient en couleur, pour qu’elles rejoignent un public plus large… Il faut dire que j’ai toujours aimé la couleur, j’ai toujours poussé pour ça et j’essaie de partager cette passion auprès des autres dessinateurs, de la relève, de les convaincre de l’intérêt de la couleur! »