Quand la BD… fait du cinéma!

Texte publié initialement dans le magazine des Cinémas Le Clap, édition janvier-avril 2021

Le cinéma est «abonné» à la BD. Le nombre d’adaptations, année après année, en témoigne bien (on a qu’à penser, près de nous, au Yakari, adapté de l’incontournable série de Job et Derib, qui prend l’affiche cet hiver). Des comics, à l’univers franco-belge, ou au manga – tout y est passé… à géométrie variable, entre classiques instantanés et navets vites oubliés.

Cela dit, la relation entre le 7e et le 9e Art dépasse la simple sphère de l’adaptation.

La BD s’est fait, par exemple, «porte d’entrée» dans les coulisses de productions d’ici et d’ailleurs. Mathieu Sapin, avec ses deux tomes de Feuille de chou (Delcourt), nous a amené dans le Gainsbourg de Sfar. Au Québec, Cyril Doisneau l’a proposé avec son 31 jours de tournage (La Pastèque), suivant les diverses étapes de réalisation de l’adaptation «grand écran» du Paul à Québec, de Michel Rabagliati. L’auteur BD se place en témoin privilégié des moments clés de la production, profitant de la malléabilité de ses outils de prise de notes, pour nous partager des moments uniques.

Ce type d’exploration ouvre aussi une porte vers l’historique – en témoignent Hollywood 1910 (Glénat) de Stéfan et Laurent Astier, qui nous entraîne dans une suite d’anecdotes associées au tournage de In Old California, de D.W. Griffith, ou encore L’Envers des rêves (Casterman) d’Eric Werner et Raives, qui dresse un portrait du Hollywood des années 50.

Au-delà des chemins traditionnels, des industries parallèles ont également eu leur ouvrage de coulisses – comme la porno, avec La Fabrique pornographique, de Lisa Mandel (Casterman).

Traitements biographiques

Cela dit, quand on parle de BD et d’histoire du cinéma, ce sont les traitements plus biographiques qui sont les plus fréquents. De George Méliès à Louis De Funès, d’Humphrey Bogart à Patrick Dewaere, Charlie Chaplin, Brigitte Bardot, sans oublier ce Pasolini, une rencontre de Davide Toffolo (Casterman), ou encore le parcours croisé entre l’auteur BD Mathieu Sapin et Gérard Depardieu raconté façon journal dans Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu (Dargaud)… les biographies sont légion!

Plus récemment, c’est Laureline Matiussi et François Rivière qui se sont intéressés au touche-à-tout Jean Cocteau, avec leur Cocteau, l’enfant terrible (Casterman). Question de mettre de l’avant la riche carrière – entre autres cinématographique – de leur sujet, et avec le souci de mettre de côté une structure plus classique, l’ouvrage prend l’allure d’un procès. Une façon de rendre justice à son itinéraire presque chaotique en restant cohérent, tout en traitant le sujet avec justesse, et en allant d’abord vers l’émotif plutôt que le factuel – aidé par un dessin en noir et blanc sachant se faire à la fois figuratif et empreint de sensibilité.

Comprendre la technique derrière le 7e Art

Évidemment, les propositions peuvent sortir des coulisses.

Certains se questionnent sur les raisons qui font qu’on aime le cinéma (Pour en finir avec le cinéma, de Blutch, chez Dargaud).

D’autres en feront l’explication, comme Garry et Philippe Lemieux qui, avec un public jeunesse en tête, ont proposé la série L’Histoire du cinéma en BD (Michel Quintin). Dans le tome 1 publié fin 2019, L’Image en mouvement, on explique la naissance du médium à travers les travaux d’inventeurs comme Muybridge, Edison ou les frères Lumière. On y détaille avec humour et légèreté les façons par lesquelles on arrivait à tourner et graver sur pellicule quelques instants – faisant de cet ouvrage un bel outil pour initier les plus jeunes aux méthodes du cinéma.

Les auteurs annoncent ce premier tome comme un point de départ – on peut donc imaginer que d’autres de ces ouvrages didactiques suivront, pour raconter au fil de récits de 48 planches quelques 125 ans d’histoire du cinéma.

Des sujets partagés comme points de convergence

Reste que le point de convergence le plus stimulant entre cinéma et BD est, à mon sens, lorsque les sujets se croisent et se prolongent.

Par exemple? Nombreux sont les cinéphiles à avoir vu le American Sniper de Clint Eastwood. La vie et la mort de Chris Kyle ont aussi été explorées dans un brillant album à l’esprit journalistique de Fabien Nury et Brüno, L’Homme qui a tué Chris Kyle (Dargaud). Après avoir réinventé le polar BD avec leur série Tyler Cross, les deux créateurs se sont intéressés aux dernières heures de l’ex-militaire. Avec comme trame de fond la sortie du film et sans prendre position, Nury et Brüno nous ramènent en 2013 pour raconter le crime et ses conséquences, pour tenter de comprendre, sans tomber dans la morale. Le tout, avec un dessin efficace et un scénario solide, aidé par des recensions d’entrevues télévisées autant que par des moments privés forgés au fil de témoignages, ou imaginés à partir de relevés d’enquête.

Bref, autant de qualités qui ont fait de cet ouvrage l’un des meilleurs de 2019. Et mettant en exergue –justement– une (autre) des convergences possibles entre les deux médiums.